Michel Aubouin : "Personne ne veut s’attaquer au chantier de la politique de la ville"

Écrit par Contribuables Associés
Michel-Aubouin-argent-public-politique de la ville Michel-Aubouin-argent-public-politique de la ville © Jean-Baptiste Leon

Michel Aubouin a sillonné les banlieues pendant 40 ans. Il a quitté ses fonctions pour régler son compte à la politique de la ville. L’auteur de « 40 ans dans les cités » est de ceux dont l’avis compte sur les banlieues. Face au désastre, il dénonce les défaillances de l’État et de son administration.

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➜ Dans le cadre d’un déplacement, fin janvier, à Grigny (Essonne), Jean Castex a annoncé une nouvelle série de mesures de 3,3 milliards d’euros pour les quartiers de la politique de la ville. Vous aviez remis un rapport en 2016 sur la ville de Grigny au Premier ministre de l’époque, Manuel Valls. Qu’est devenu ce rapport ?

     C’était un rapport collectif. On m’a fourni une équipe de 12 inspecteurs généraux. J’avais avec moi l’inspection générale de la Police nationale, de l’Éducation nationale, de l’Environnement…

Pour la première fois, toutes les inspections générales étaient mobilisées pour une mission de cette ampleur directement commandée par le Premier ministre. La premi.re partie du rapport était consacrée à la ville de Grigny. En est notamment sorti le programme des « Cités éducatives » qui a été mis en place depuis.

Mais la deuxième partie du rapport consacrée à une méthode d’analyse des quartiers a été définitivement enterrée.

L’administration n’avait pas du tout envie de se poser ces questions-là. Ceux qui travaillent pour la politique de la ville sont formés à faire des dossiers. Ils sont extrêmement bons pour traiter des types de subvention à verser pour des types de dossier. Mais d’une certaine façon, l’administration ne fonctionne que pour l’administration. On y met des fonctionnaires intelligents mais leurs capacités sont uniquement mises en pratique pour déterminer comment distribuer les milliards d’euros de la politique de la ville. Personne n’a jamais réussi à mettre un terme à cette mécanique un peu infernale.

➜ L’État a versé 9,6 milliards d’euros en 2019 pour la politique de la ville, hors rénovation urbaine et subventions des collectivités locales…

C’est beaucoup d’argent pour un objet qui n’a pas été défini. La rénovation urbaine, on comprend son objet. C’est concret. La politique de la ville, est-ce que quelqu’un sait dire de quoi elle est le nom ?

➜ Beaucoup d’argent part dans les subventions aux associations.

C’est le plus grave car on a perdu les structures de contrôle des dépenses des associations. On a perdu notamment les inspecteurs de la Jeunesse et des Sports qui faisaient une partie de ce travail de vérification des fonds et beaucoup de corps d’inspection et de contrôle de terrain. Certes, on a fait des économies budgétaires, mais l’usage d’une bonne partie des finances publiques n’est plus contrôlé. Peut-être que le fisc ne contrôle pas assez non plus. Donc vous financez des associations, mais en fait vous ne savez pas vraiment ce qu’elles font…

➜ Que constatez-vous sur le terrain ?

Je le vois en préfecture, vous avez des personnalités incontournables. Le préfet les reçoit parce qu’ils sont les représentants de certaines minorités. Ces gens-là ont la capacité de récupérer des subventions. Objectivement on ne va pas voir toujours ce qu’ils en font. Vous avez des associations fictives : vous vous étonnez quand vous allez sur place et que vous ne trouvez pas l’adresse. Les gens vous disent : « Non, on ne les a jamais vus », et pourtant ils touchent des subventions. Vous avez aussi le cas de ceux qui sont complètement en dehors des clous en matière de respect des principes républicains.

➜ Vous êtes très critique avec la politique du logement social telle qu’elle est menée en France.

La vision de la France, c’est le logement social pour tous. Ça n’a pas de sens en soi parce que nous avons des logements qui sont chers à la construction. Pour l’année 2018, le secteur HLM a mobilisé 8 milliards d’euros au titre des aides à la personne et 9,5 milliards au titre du financement par l’État des organismes bailleurs. 25 % de la population française vit dans un logement HLM. Chaque année on nous dit qu’il faut encore les multiplier car il n’y en aurait pas assez en France. C’est un « modèle » qui est unique en Europe car, non seulement il est public, ce qui correspond à une forme de socialisation du logement, mais surtout, il est à vie, ce qui déroge complètement aux règles habituelles. Il n’y a aucun mécanisme qui permette de mettre fin au bail. Que la famille logée n’ait plus l’importance qu’elle avait au départ, ou qu’elle pose des problèmes à son environnement, on ne peut lui demander de quitter son logement. Parfois même, les enfants finissent par reprendre le domicile. La question des bandes est liée à cela, car on a affaire à des jeunes qui sont chez eux, qui sont nés là et que parfois leurs parents y étaient déjà nés. Pour eux, ils défendent un territoire qui leur appartient.

➜ Vous écrivez que l’école est la dernière institution qui fonctionne encore à peu près dans les quartiers.

Nos difficultés résident dans l’incapacité à prendre en charge des enfants qui ne parlent pas le français couramment, avec des mécanismes d’intégration dans les classes qui ne sont pas assez efficaces. Le niveau des enfants est plus bas dans les quartiers qu’ailleurs. Ces enfants ne sont pas plus idiots que d’autres, mais en revanche ils accèdent plus difficilement à l’éducation. Si on enlevait les écoles, dès lors qu’on n’a déjà plus ni la police ni La Poste, il ne resterait plus rien. J’estime que le niveau de nos enseignants dans les quartiers est globalement plutôt bon. À Grigny, dans la cité de la Grande Borne, j’ai été surpris de la discipline qui règne dans tous les collèges. Ça se passe bien si vous avez une équipe d’enseignants motivés qui restent assez longtemps dans l’établissement. Cela ne veut pas dire qu’on sauve tous les enfants…

➜ Quid de l’immigration ?

Ce n’est pas le volume de l’immigration qui pose problème mais notre impossibilité à l’intégrer. Intégrer les 250 000 nouveaux arrivants qui s’installent chaque année dans notre pays, on ne sait pas faire ; même 100 000, on ne le sait pas. Si on mettait en place des outils réels d’évaluation, on saurait apprécier les moyens que nous sommes prêts à mettre en place ou non pour faire en sorte qu’ils parlent le français, qu’ils s’intègrent, qu’ils comprennent le pays dans lequel ils sont. Si on se contente de faire ce qu’on fait aujourd’hui, c’est-à-dire d’accepter les gens qui arrivent par la Méditerranée sans se poser la question de savoir d’où et pourquoi ils viennent, qui ils sont et comment on va les installer dans un système qui soit un peu organisé, on ne va pas y arriver et pour l’instant on n’y arrive pas.

Dans un pays comme le nôtre, on n’a aucun contrôle des flux entrants. Les visas n’arrêtent personne. Des personnes entrent qui n’appartiennent pas à notre zone culturelle, qui ne parlent pas la langue, qui n’ont aucun diplôme et pour lesquels l’éducation va être longue et coûteuse. Et dans le même temps, vous faites sortir des diplômés français qui vont enrichir les « boîtes » américaines.

➜ Face aux violences dans les banlieues, croyez-vous à la police de proximité ?

Non, je n’y crois pas. C’est un rêve vain, on est dans une autre époque. Les gens vous racontent la gendarmerie qu’ils ont connue, avec le gendarme qui passe dans le village et qui va dire bonjour dans les fermes. C’est une police de proximité qui a totalement disparu. J’ai accompagné des brigades anti-criminalité (BAC) dans les quartiers. Quand ils veulent contrôler un individu, ils prennent beaucoup de précautions car ils ont souvent plusieurs dizaines de personnes qui s’agglutinent autour d’eux et ils ne restent jamais plus de 5-10 minutes.

➜ Ces territoires sont perdus ?

C’est sûr qu’en matière d’ordre public, il y a beaucoup de territoires qui ont été perdus. De toute manière, ils sont perdus dès que la police déménage. À la Grande Borne, il n’y a plus de poste de police à l’intérieur du quartier. À la place, on a installé un commissariat dans un endroit neutre, un bunker. Ils ont voulu ouvrir un poste de police pour prendre les plaintes mais personne ne vient. Les habitants de la Grande Borne n’osent pas franchir l’autoroute et aller à pied jusqu’au commissariat sous les yeux des passants. Ce lien-là est perdu et ce n’est pas la police qui recréera de la proximité. Il faut remettre des gardiens d’immeuble et faire du social, mais du social « éducatif ».  

➜ Un des problèmes de la politique de la ville n’est-il pas l’impuissance des maires qui ont peu de latitude d’action face à la forteresse administrative ?

L’élu a face à lui une espèce de mur avec lequel il n’arrive pas à communiquer, avec trop d’interlocuteurs. Il y a des élus très médiatiques comme Philippe Rio, le maire de Grigny, qui arrivent à décrocher des subventions quelles que soient les conditions mais c’est moins évident pour la plupart des maires. Les mécanismes sont organisés sans eux. Les élus voient arriver des familles qu’ils n’ont pas choisies, car elles ont été placées par le préfet, notamment en vertu de la loi DALO - Droit au logement opposable. Cette loi veut que toute personne qui est expulsée doit être relogée en priorité. C’est un non-sens absolu. Ce sujet est un vrai tabou, dont personne ne parle, tout comme la notion de « mixité sociale ».

➜ Les institutions publiques sont les premières fautives, écrivez-vous. Quelles réformes de l’État doivent être entreprises ?

L’État doit réformer son logiciel.

Les ministres qui veulent modifier les choses doivent aller sur le terrain.

L’administration se protège. Il faudrait revisiter de fond en comble tous les principes de base qui fondent la politique de la ville. On a d’ailleurs failli le faire avec la loi organique de 2001. L’idée était excellente : plutôt que de reproduire d’une année sur l’autre la même chose, en rajoutant un peu plus de crédits, on rebat les cartes et on décide d’une politique publique à partir d’indicateurs de résultats. Mais cette réforme a été ratée car on n’a pas défini quels étaient au départ les objectifs de la politique qu’on mettait en place. Les bons outils de la réforme ont été gommés par le bavardage et l’idéologie de hauts fonctionnaires qui préfèrent parler des grands principes plutôt que de mettre les mains dans le moteur.

➜ Êtes-vous consulté par les politiques ?

J’ai été consulté, par la Cour des comptes, par exemple, mais le ministère de la Ville ne m’a jamais interrogé. Dans le même temps, ce que je dis dans mon livre n’a jamais été contesté. Mais dans le fond, mon sentiment est que personne ne veut tout remettre à plat et s’attaquer au chantier de la politique de la ville.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Leon

 

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une politique ville tous contribuables 2021

 

Lu 316 fois Publié le mercredi, 22 décembre 2021

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