Pierre Garello : « Les choses pourraient aller mieux avec un État moins obèse et moins prétentieux »

Contribuables Associés milite contre l’excès de dépenses publiques Contribuables Associés milite contre l’excès de dépenses publiques

Pierre Garello enseigne l'économie à l'Université d'Aix-Marseille. Il est le directeur de la publication du Journal des Libertés, revue de réflexion et de débat. Gilets jaunes, Grand débat national, dette publique, prélèvement à la source : il nous donne son point de vue.

 

Pierre Garello, vous êtes le directeur de la publication du Journal des Libertés. Pouvez-vous nous présenter votre revue ?

Le Journal des Libertés est une revue trimestrielle qui a été créée à l’initiative de deux associations—l’ALEPS (Association pour la Liberté Economique et le Progrès Social) et l’IREF (Institut Européen de Recherches Economiques et Fiscales).

Son but est de faire connaître et apprécier la pensée libérale, car c’est cette pensée qui a permis le développement extraordinaire de nos sociétés occidentales et c’est cette pensée qui nous permettra de sortir notre pays de l’impasse dans laquelle il est tombé depuis plusieurs décennies. Beaucoup de fausses idées circulent qui conduisent nos concitoyens à écarter le libéralisme sans même le connaître.  Le « libéral », dans l’esprit populaire, est avant tout, voire uniquement, un partisan de la liberté économique–« Laissez faire, laissez passer »– ; un optimiste insensé qui pense que marché et paradis sont très proches—la main invisible !—et que l’individu devrait être seul maître à bord dans une société qui ne serait que la somme de ces individus.

Or, toutes ces affirmations ne sont, dans le meilleur des cas, que des déformations d’une pensée bien plus riche, plus profonde et plus sophistiquée.  Il faut sortir de ces caricatures que nous proposent les grands médias et qui conduisent presque systématiquement au rejet de cette pensée pourtant si riche. La tâche est urgente car le débat des idées en France est très pauvre de ce point de vue : On entend toujours les mêmes sons de cloche.

Dans le dernier numéro, vous consacrez votre édito aux Gilets jaunes. Quelle est votre analyse du mouvement ?

Je crois que le mouvement a agrégé des opinions très diverses. C’est un groupe hétérogène d’individus en colères—ou très mécontents ! De mon point de vue, la chose qui semble manquer le plus à la plupart de ces personnes est une analyse correcte de leur situation. Je ne remets pas en cause leurs difficultés souvent réelles, mais leur compréhension des mécanismes qui les ont conduits à cette situation. Pour faire simple, ils réclament le beurre et l’argent du beurre.

Ainsi que je le dis dans mon édito, c’est l’économie du Père Noël ! Ce qu’ils devraient comprendre c’est que « le modèle » que nous avons choisi ces dernières décennies n’est tout simplement pas viable. Ce modèle a consisté à allonger sans cesse la liste des droits sociaux (« les droits à » : droit à une retraite, à la santé, à un logement, à la culture, à un environnement de qualité, …) sans trop se soucier de la façon dont ces droits seront financés. Ce qu’ils réalisent à présent c’est que ce financement peut se faire aux dépens de leurs droits fondamentaux (comme le droit de ne pas être spolié par l’impôt).

La solution consiste à remettre en cause les choix des dernières décennies (ceux qui ont façonné l’État-Providence dans lequel nous nous trouvons) et de retrouver un sens de la responsabilité. Malheureusement le réflexe de nombreux gilets jaunes est de se tourner une fois encore vers l’État-Providence en l’implorant de « taxer les riches », particuliers et sociétés. C’est une erreur profonde qui est due à une incapacité à imaginer que les choses pourraient aller mieux avec un État moins obèse et moins prétentieux. À une incapacité à ouvrir les yeux aussi car dans de nombreuses régions du monde le développement est beaucoup plus rapide, paisible et harmonieux que chez nous.

Les membres de Contribuables Associés placent en tête de leurs priorités pour 2019 l’inscription dans la Constitution de la règle d’or interdisant au Parlement de voter un budget en déficit. Quelle est votre réaction ?

Le projet de budget pour 2019 prévoyait un déficit de 98,7 milliards d’euros pour 390 mds d’euros de dépenses. C’est énorme et la note sera probablement encore plus salée ! Dans un tel contexte, rien de ce qui peut brider les appétits déraisonnables de nos hommes politiques démagogues ne doit être négligé.

Inscrire la règle d’or dans notre Constitution peut y contribuer. C’est tout-à-fait conforme à la vision libérale de la Constitution qui devrait avant tout défendre les droits des individus contre l’arbitraire du pouvoir et contre les dérives du vote de la majorité.

Ces thèmes sont d’ailleurs fréquemment présentés et développés dans le Journal des Libertés. En même temps il ne faut pas être naïf : à elle seule la règle d’or ne suffira pas. Seule une vigilance de tous les instants pourra nous aider à retrouver et garantir notre liberté.

Faut-il attendre quelque chose du Grand Débat, en termes de baisse des dépenses publiques ?

J’aimerais y croire mais j’ai beaucoup de mal. J’aimerais y croire car il est grand temps que nous sortions d’une vision marxiste de la société qui voit cette dernière comme le lieu de conflits permanent entre intérêts fondamentalement divergents : des exploités opposés à des exploiteurs. Une vision qui nourrit et se nourrit des principes de fonctionnement de l’État-Providence.

Il est grand temps que nous retrouvions dans ce pays le sens de la discussion et de la coopération car il n’y aura pas de réforme et d’avancée possibles sans un consensus assez large sur la direction à suivre. Si nous prenions le temps d’analyser correctement la situation nous verrions qu’il existe bel et bien une sortie par le haut, à l’opposé de l’État-Providence.

Malheureusement, je ne suis pas certain qu’un tel consensus sorte du débat qui risque fort d’accoucher d’une liste de doléances : plus de dépenses publiques et moins d’impôts… Et comme la chose est impossible, le débat pourrait à terme nourrir un vif ressentiment.

Quel est votre sentiment sur l’instauration du prélèvement à la source ?

J’y vois plus d’inconvénients que d’avantages. On a parfois souligné que cela permettrait au contribuable de ne pas être surpris par l’impôt. Mais :

1) le contribuable ne doit pas être infantilisé et

2) il y a déjà la possibilité d’un prélèvement automatique mensuel. On a encore souligné que cela allait réduire les coûts administratifs du prélèvement. J’en doute.

Cela requiert un effort supplémentaire pour l’entreprise qui va à présent collecter l’impôt (et qui s’immisce dans la vie de ses employés) et il faudra de toutes les façons des déclarations comme au bon vieux temps pour déclarer tout ce qui n’était pas prévisible.

L’un des inconvénients du prélèvement à la source est que très vite les contribuables perdront le fil des montants qu’ils contribuent. Si vous en doutez, demandez donc à un employé combien il verse par mois au titre de l’assurance maladie, des allocation familiales ou de la retraite : même si ces sommes sont bien prélevées sur l’argent que l’employeur accepte de débourser pour cet employé, il n’en a souvent qu’une très vague idée car c’est prélevé à la source.

Du même coup, il a une très vague idée de ce que son employeur « débourse » pour lui chaque mois—de ce qu’il vaut aux yeux de son employeur. Et il a aucun moyen d’évaluer la qualité des prestations obtenues pour le montant des primes versées.

Avec Vesselina Spassova, vous êtes l’auteur d’une étude en 2011 pour Contribuables Associés sur « la crise de la dette souveraine française ». Votre constat a-t-il évolué en 2019 ?

Notre constat était le bon. Les gouvernements (et parlements) qui se sont succédés ces dix dernières années n’ont pas résisté à la tentation de financer un État-Providence moribond (en déficit chronique) en ayant recours à l’endettement. La situation sur les marchés financiers – avec des taux qui sont restés exceptionnellement bas – a rendu cette stratégie non seulement possible mais aussi peu douloureuse jusque-là. Mais, ainsi que l’expliquait Bastiat avec tant de brio : quand les premiers effets sont agréables, les effets plus lointains sont souvent douloureux.

Aujourd’hui la dette approche inexorablement les 100% du PIB, la charge de la dette, aux alentours des 42 milliards d’euros en 2018, représente 11,6 % du budget de l’État. Nous sommes donc encore plus vulnérables que nous l’étions en 2011 à une possible montée des taux auxquels nous finançons notre dette. En bref, la crise est toujours là. Et le fait que nous nous refusions à traiter sérieusement la question de la dette que représentent les engagements de l’État à payer des retraites (car nous ne voulons pas sortir du système par répartition) n’est pas fait pour éclaircir l’horizon.

Puisque « même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or », laissez-moi terminer en rappelant que d’autres avant nous—et je pense par exemple à la Suède, à l’Allemagne ou encore au Canada—se trouvaient dans une situation semblable à la nôtre aujourd’hui et ont su revenir à une situation plus saine à tout point de vue : pression fiscale moindre, dette réduite, déficits transformés en excédents, et—très important—qualité des services publics accrue. Nous pouvons aussi le faire si nous cherchons la coopération plutôt que la confrontation et savons explorer d’autres idées, telles que celles exposées dans ce tout nouveau Journal des Libertés.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Leon

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Lu 373 fois Publié le mercredi, 15 mai 2019